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Martian AYME de LYON & LE MONOTYPE AVEUGLEC. SÉE ( 2010)
Martian AYME de Lyon & Le Monotype aveugle.


LE MONOTYPE AVEUGLE

Texte inédit de Catherine SÉE (2024)


Martian AYME de LYON & LE MONOTYPE AVEUGLE


                            Il y a quelques années j'écrivais que : « Martian AYME était peut-être bien le seul à avoir pratiqué ce qu'il a appelé le monotype aveugle d’une façon aussi consciente et approfondie, et avec autant d’obstination » ; bien étrange formule qui semble quelque peu nébuleuse, et pourtant...

                            Il est nécessaire en premier lieu de bien définir ce qu'est le Monotype car le terme est souvent employé en toute méconnaissance pour ce qui n'en est pas un. Pour nous il est nécessaire d'en bien distinguer les différentes formes. Il en est de trois sortes : le Monotype proprement dit, que nous qualifions de classique, le monotype report et le monotype aveugle.

                            Le Monotype précisément classique remonte à la première moitié du XVIIème siècle avec Giovanni Benedetto Castiglione qui semble bien être le premier à l'avoir pratiqué et pour le moment semble-t-il le seul à son époque... Jusqu'à la deuxième moitié du XIXème, où Edgard Degas le pratiqua résolument, ainsi qu'à un moindre degré certains de ses amis impressionnistes. Que s'était-il passé entre temps, oubli total pendant deux siècles, à moins que des épreuves oubliées ne dorment dans quelque réserve muséale ou ailleurs, bien cachées  ?

                            Le procédé originel est le suivant : G. B. Castiglione, peintre, et graveur à l'eau-forte par ailleurs, travailla un jour avec son encre habituelle sur une plaque à graver lisse et polie une image avec pinceau, chiffon et calame qu'une fois prête il reporta sur papier par un passage sous sa presse comme pour n'importe laquelle de ses eaux-fortes. Il ne pouvait obtenir qu'une seule épreuve ; une seconde était possible mais comme la plus grande partie de l'encre de la plaque se trouvait déjà sur la première il n'en pouvait obtenir qu'une sorte de fantôme... Dans ce cas l'épreuve obtenue n'ayant pas été gravée ne relève pas de la gravure au sens étymologique bien que le terme soit souvent employé à tort comme pour la lithographie ; leur seul point commun est qu'il y a les conditions du report d'une image – préalablement finalisée – sur un autre support, le plus généralement le papier ; ces conditions de report relèvent de ce que l'on dénomme estampe.

                            Ce report qui permet d'imprimer une estampe est rendu possible par la préparation d'une matrice, gravée (ou non dans le cas qui nous occupe), censée permettre ensuite la reproduction à l'identique d'une image à plusieurs exemplaires qui nécessite un outillage particulier comme une presse pour l'eau-forte..., un écran de soie pour la sérigraphie ou une imprimante pour les épreuves numériques. Tout en répondant à la définition générale de l'estampe dans la mesure où il y a report le monotype est bien une estampe mais fait donc en quelque sorte exception puisqu'il est unique  : sa matrice passe bien sous la presse, mais ne peut en aucun cas permettre une seconde épreuve à l'identique...

                            Le Monotype report, lui, à la différence du monotype originel ne nécessite pas de passage sous une presse, peut se pratiquer sur n'importe quelle surface plane non absorbante encrée de façon uniforme, sur laquelle le papier, vierge, avant toute préparation du motif désiré est posé délicatement, et au dos duquel on va ensuite dessiner par pression d'outils divers, crayon, manche de pinceau ou doigt par exemple ce qui va avoir pour effet de transférer l'encre sur le papier – quelque peu en aveugle – sur lequel une fois retiré le motif apparaîtra, naturellement inversé. On obtient ainsi une épreuve unique qui est bien une estampe, mais directement et sans passage sous la presse, ce n'est donc pas un monotype préalablement finalisé, elle ne relève donc pas du monotype au sens propre originel  ; Il faut bien lui ajouter un déterminant qui précise sa différence, ce sera pour nous le mot report, même si on l'oublie trop souvent...

                            Le monotype report est le plus généralement pratiqué avec une seule encre ou peinture noire en un seul passage mais rien n'interdit de préparer la surface avec d'autres couleurs, mélanges de couleurs ou même des couleurs diverses adjacentes ou en taches... Rien n'interdit non plus de faire un autre ou d'autres passages avec le même papier. Sa pratique, le plus souvent sur de petites surfaces, est plutôt de l'ordre du récréatif à l'école primaire, elle est relativement exceptionnelle chez les artistes, mais nombreux sont ceux qui l'ont pratiqué à un moment donné : Gauguin, Klee et d'autres après eux.

                            À première vue le Monotype aveugle peut paraître semblable au monotype report : surface encrée de façon uniforme, travail au dos du papier, pas de presse ; tout concorde ; alors pourquoi Martian AYME de Lyon s'est-il senti obligé de le baptiser d'un nom spécifique ? Simple foucade ou nécessité ? C'est ce que nous allons voir.

                            L'artiste l'a découvert à partir de 1984 comme par accident sur un petit format papier proche du A4 avec un transfert simple d'encre noire : simple report donc. Intéressé par le résultat il décida d'approfondir et pendant deux ans le fit bientôt sur un format d'image quatre fois plus grand : simple report encore, et puis un jour, l'un d'eux, déjà sec, appela un deuxième report surface encrée en jaune : deux reports superposés, pas vraiment de quoi fouetter un chat...

                            C'est à partir de là que l'artiste, ayant perçu le potentiel que pouvaient apporter les superpositions, décida de pousser ses recherches plus avant en ajoutant diverses couleurs, toujours primaires exclusivement (ainsi que le noir, souvent, et parfois le blanc) comme il en avait décidé pour ses autres travaux, en particulier sur linoléum. L'intérêt de ce choix restrictif ne relevait absolument pas d'une contrainte oulipienne, mais du fait que toutes les teintes intermédiaires ne seraient pas obtenues par mélanges préalables comme souvent pour la peinture, mais soit par la superposition de fines couches faisant écho aux glacis de la peinture flamande, soit à l'intrication des fines taches de couleurs pures de l'impressionnisme et plus particulièrement d'un pointillisme issu de la matière même de l'encre typographique. Le mélange préalable des couleurs atténue la vivacité des tons primaires alors que leur superposition permet d'en conserver l'éclat. La vivacité de la couleur que permet le Monotype aveugle, alliée à la qualité particulière de sa surface due à la matérialité même de l'encre si éloignée d'une quelconque "touche" ont fait que l'artiste, même s'il y a pensé parfois, n'a jamais plus ouvert un tube de peinture à l'huile : l'encre lui avait ouvert d'autres possibles...

                            Martian AYME de Lyon a choisi de travailler sur une pierre lithographique qu'il a lui-même polie, et sur papier de format Raisin (65 cm x 50 cm) comme étant ce qui correspondait le mieux à sa mise en œuvre. Un seul passage sur la pierre peut se faire de chic, mais si l'on veut en faire un deuxième qui corresponde au premier ce n'est plus possible. L'artiste les multipliant il commença par préparer le dessin initial au dos du papier, mais l'impression se trouvait bien évidemment inversée, et tout artiste sait bien que la composition d'une image a une gauche et une droite et que leur inversion est loin d'être anodine. Aujourd'hui il prépare le dessin qui formera la trame du monotype au recto et au verso d'une seconde feuille qu'il pose par dessus celle qui sera imprimée, ce qui résout le problème.

                            En tant que guide le dessin initial est certes important, mais il serait inintéressant de le reproduire servilement ce qui est d'ailleurs impossible ; même si l'on travaille à l'identique le même dessin avec la même couleur dix fois de suite sur des papier différents on obtiendra dix monotypes assez différents en raison du jeu des taches aléatoires inévitables inhérentes à la technique du report ; en revanche des reports dirigées permettent d'obtenir des épreuves très différentes qui permettent chacune d'orienter l'artiste vers des possibilités extrêmement diverses, en exigeant une couleur, ou bien une autre, et à tel ou tel endroit ; de fil en aiguille il va être amené à s'éloigner de son dessin initial, souvent d'une façon étonnante, car ce n'est pas obtenir l'image d'un sujet préconçu que l'artiste recherche dans le monotype aveugle, encore plus que dans la taille dépargne mais un équilibre plastique sur une surface plane à partir de ce qu'il fait surgir et découvre à chaque nouveau report. Il ne s'agit pas de compter sur le hasard, mais d'en accepter, d'en rechercher même la remise en cause naturelle de ses gestes précédents, des suggestions qu'il suscite et d'y répondre...

                            Il est évident que l'on est ici aux antipodes d'une accumulation sérielle de reports les uns sur les autres sur la même feuille de papier, encore moins d'une exploitation du hasard pour fabriquer à la chaîne des images préparées par des esquisses. Le dessin initial n'est pas ici l'ébauche de l'intention de représenter un sujet vaguement préconçu que l'on va affiner, mais d'en explorer de possibles divergences. Si le hasard ici a voix au chapitre dans ce qui se passe sous le papier pendant que la main de l'artiste travaille –– en aveugle –– au dos de la feuille, c'est pour s'en faire un compagnon de travail privilégié qui dans la plus étroite connivence va à chaque nouveau passage forcer l'artiste à sortir de son habitus en imposant une sollicitation extérieure, tout comme un mur barbouillé de taches ou fait de pierres d’espèces différentes pour Léonard de Vinci, et qui va à chaque fois remettre en cause le dessin, la couleur et ses dispositions, jusqu'au moment où l'artiste verra surgir, aura fait apparaître en quelque sorte, cette cohérence plastique qui est le signe qu'une œuvre est née. Si connivence il y a, le hasard ne fait que suggérer d'une façon qui ne relève pas purement de l'aléatoire car l'artiste est bien le maître d'œuvre qui prend les décisions d'orienter le processus de report à sa manière, peut utiliser caches et réserves, choisir la quantité d'encre, l'outil, et jusqu'au geste qui pose le papier et celui qui le retire ; tout a son importance...

                            Ceci prouve bien que si l'on ne prend en compte que l'aspect matériel réitératif de la mise en œuvre du monotype aveugle rien ne semble le distinguer d'un report en aveugle mais l'esprit du monotype aveugle est une tout autre affaire : « jeu de hasard et de maîtrise » il se joue de l'immédiateté du report, inclut le jeu d'un hasard quasi instantané dans un processus de gestation naturelle dont l'artiste ne maîtrise pas vraiment les temps intermédiaires, de séchage en particulier : à lui de mettre en œuvre dans la durée, puis de reconnaître la survenue du moment de l'équilibre plastique que la moindre poursuite du travail viendrait détruire. Il se joue du dessein qui rationnellement mène une virtuelle image mentale à sa manifestation matérielle visible, comme du dessin qu'il peut respecter, altérer, dénaturer même ou noyer dans la couleur ; il se joue de la rigueur du geste dont il émousse l'apparente précision : le trait peut se tordre ou disparaître, la couleur se faire discrète ou envahissante ; en tout état de cause le résultat final n'est jamais choisi dès le dessin originel mais reste fondamentament dirigé vers un ailleurs qui prend corps dans la progression ontologique du travail

                            Au vu de ce que nous venons de décrire il semble bien difficile de considérer que l'ensemble de ce processus qui correspond sémantiquement à la notion de monotype présente avec celui-ci suffisamment de différences spécifiques pour qu'il soit nécessaire de le qualifier d'une dénomination particulière ; la plus simple et évidente semble bien être celle de Monotype aveugle...

C. Sée (Avril 2024)