Montrer
les oeuvres dun artiste, cest, entre autres choses, faire
des choix.
Choix dautant moins aisés que lon se trouve devant
une production extrêmement vaste et variée. Celle de
Martian Ayme lest autant dans ses techniques (huile, aquarelle,
encre de Chine... gravure, bois, lino, typo, monotype... inclusions,
ajouts de matières, reliefs et collages...), que dans ses sujets
(objets, êtres humains, paysages...), ses formats (voyez vous-même),
ses destinations (livre, carte postale, essais, écrits et écritures)
ou ses apparences (de la figuration à labstraction).
Fallait-il choisir de montrer exclusivement ce qui ressort dune
technique particulière parmi toutes celles quil pratique
?
Construire autour dune série ou dun thème
quil a traité ?
Ne présenter que des oeuvres récentes ou, au contraire,
exposer celles caractéristiques dune époque ?
Alors... choisir de ne pas choisir ?... et ainsi donner à voir
toute la diversité dune oeuvre et le fruit dun
travail assidu et fécond.
Cela sappelle une rétrospective.
Oh ! Je sais, les artistes naiment pas beaucoup ce mot-là,
surtout de leur vivant ! Au mieux, ils imaginent quon pense
deux quils nont plus rien à dire.
Avec Martian, nous avons préféré parler de parcours
et, plus précisément de parcours expérimental,
jallais dire initiatique, montrant ainsi par quel itinéraire,
quel cheminement, jalonnés de multiples essais, épreuves,
recherches et de connaissances acquises par la pratique et lobservation,
il en arrive à une oeuvre aussi riche de simplicité.
Parcourir, cest visiter dans toute son étendue et dans
tous les sens nous dit le Petit Larousse.
Voyons dabord, de 1960, " Le Compotier de fruits, en pensant
à Braque " (n° 3).
Harmonie sourde réduite à lessentiel, fond noir,
formes cubistes, presquabstraites, matière grenue et
régulière, léger relief comme pour mieux retenir
cette part de réalité qui nous échappe et qui
nappartient quà loeuvre.
Puis, dernière production de cette année, " Le
Lit taché... " (n° 23).
Alchimie des trois couleurs. Aplat rouge sur fond blanc où
serpente la déliure noire des courbes dun corps nu et
les arceaux du lit. Transmutation déléments plastiques
purs coppe la lumière enchâssée dans les plombs
dun vitrail.
Entre ces deux pièces, quarante années dexpériences,
de recherches et de réflexion, de tentatives, dabandons
et de retrouvailles.
En dehors des modes, solitairement et naturellement, Martian Ayme
a bâti une oeuvre authentique et dune grande cohérence,
point de rencontre entre lartiste qui donne une part de lui-même
et celui qui la reçoit.
La ligne est devenue, au fil des ans, sa principale écriture,
non pas comme un aboutissement, mais presque comme un commencement,
plus proche de lorigine des formes que de leur terme.
Ecriture-cristallisation de la pensée, concrétisation
de ce que lartiste comprend de lui-même et des autres.
Ecriture-dessin, calligraphie-langage dune compréhension
universelle, partage entre la lumière et lombre. Inexistante
et transparente quand se superposent dans lespace, le clair
avec le clair, lobscur avec lobscur.
Les connaisseurs disent quil ne faut pas dessiner ce que lon
sait mais ce que lon voit. Autodidacte, Martian Ayme dessine
dabord ce quil sent, ressent et pressent. Il nous aide
à voir ce qui est invisible et traduit ses choix par des manques,
des accents, des retours, y adjoignant traits et aplats de couleurs
comme des courbes de niveau et des repères pour mieux éclairer
la géographie des objets et des corps.
Martian Ayme sest forgé un outil puissant et efficace
de linvestigation du monde et de linterprétation
de sa vision. Ses dessins vont bien au-delà des apparences
et comme ceux de Matisse, ils sont la traduction directe et la plus
pure de ses sensations.
Alors ? Rétrospective ou introspection ?
Loeuvre se nourrit de ce qui fut hier pour faire daujourdhui
ce que sera demain.
Enfin, comme dit le vieux Sage :
" Si tu ne sais pas où tu vas, retourne-toi et regarde
doù tu viens ".